02
déc
2014
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Vie et mort entrelacées. Premier jour.

Aujourd’hui j’ai décidé de commencer à vous transmettre, jour après jour, le journal d’une femme racontant ce qu’elle a vécu durant les derniers jours de la vie de l’homme qu’elle aimait :

Tout est blanc…Il a neigé dans cette salle d’hôpital. Silence troublé par les rythmes de machines infernales.

Quatre cabines séparées par des cloisons qui laissent voir les malades hésitant entre la vie et la mort, des hommes et des femmes aux yeux fermés, au visage de cire, tressaillements incontrôlés du corps, grimaces de douleur: « J’ai mal aux os! » Et de nouveau le silence troublé par les commentaires des infirmières à bonnet. L’une d’elle- la chef sans doute- est juchée, impassible, sur une estrade, sans doute pour que sa vue embrasse les quatre alités dont elle est…responsable. Un groupe de femmes en blanc caquettent doucement, jettent un coup d’œil dans une cabine, vérifient le branchement d’un tuyau, lisent les indications d’un écran, reviennent vers leur chef.

Elles semblent impassibles, insensibles à la douleur d’autrui, à celle du malade, à celle de ses proches. Elles la côtoient tous les jours, depuis des années, 24hs sur 24. « On s’ habitue, c’est tout!… » Les visages aujourd’hui torturés seront remplacés demain par d’autres visages, images de la douleur, vie qui s’achève, la mort qui met du temps à faucher sa victime… »Au suivant!… »

Le timbre résonne…Le mari, l’épouse, le fils ou la fille, l’amie très chère entrent les uns après les autres dans le sas. Les chaussures adhèrent au plastique collant du plancher. « C’est pour désinfecter » dit une soignante de service. On vous affuble d’un bonnet, de chaussures en papier blanc, d’une blouse bleue. On asperge ses mains d’un produit gluant pour les débarrasser des miasmes du monde des vivants. On a droit à quinze minutes de visite. On approche de celui qu’on aime. On caresse son visage. On le regarde longtemps, longtemps, sans rien dire. Imprimer ses traits dans son cœur, ses cheveux blancs toujours bien coiffés, la raie qu’il prenait soin de marquer à la bonne place, la tache brune sur sa joue gauche, les rides de douleur qui marquent son front au dessus du nez. Ce visage tant aimé, on ne pourra l’oublier.

« C’est moi » dit l’épouse, la mère. l’amie. Il ouvre les yeux, sourit, dit « oui » parfois et repart dans ses rêves. Il se parle à lui-même, voit des poissons de toutes les couleurs plonger dans les profondeurs de la rivière…silence…Il invoque un inconnu  » Pierre…Pierre.. »…Il se rendort.

De ses doigts, il cherche, agrippe le drap blanc, l’approche de ses lèvres, de son menton. Il n’a pas trouvé…La main redescend lentement. Il tremble. On l’appelle doucement. Il ouvre les yeux, ébauche un sourire, repart dans son nouveau monde. Grimace de douleur, l’autre main qui cherche encore. Le visage redevient serein. Le laisser en paix; ne pas troubler son cheminement sur ces nouvelles routes inconnues pour lui jusqu’à lors…Ces routes que nous connaîtrons tous et toutes un jour…seul ou accompagné d’un être aimant…mais seul quand même jusqu’au dernier soupir.

Il faut repartir. Le personnel reste muet. On ne sait rien. Pas de réponse à nos questions. Et puis, de quoi on se mêle: c’est l’objet de leurs soins. Le Dieu Docteur est invisible. Il est fait pour guérir…et ce malade ne peut plus guérir, alors!…On a beau l’appeler, il ne répond pas…Que dirait-il après tout, puisque le sort en est jeté, puisque c’est la fin et qu’il n’y peut rien! Et puis monsieur le docteur est débordé de travail. Pourquoi répondre à tous ces ignorants qui ne connaissent rien à la médecine? A quoi bon? Qu’on les laisse tranquilles. Qu’on ne vienne pas troubler le rythme de leurs actions!

Dans le couloir, on rencontre d’autres visiteurs, des femmes surtout. Et toujours la même réflexion douloureuse: « on ne me dit rien! Je ne sais rien! Ca fait deux mois, trois mois, huit mois que ça dure! »

On repart lentement. Dehors, on respire profondément. Nos vêtements sont imprégnés de l’odeur de la salle de soins. On monte dans l’autobus. C’est l’heure de la sortie des classes. Une bande d’adolescents chahutent, prennent place, se bousculent, rient…l’avenir devant eux, la vie, l’amour…Je les regarde; je viens de quitter un autre monde si loin du leur. S’accrocher à la branche qui se présente, ne pas sombrer, ne pas tomber, continuer sa route, vivre…vivre…

 

Ecrit par dans : Vie et Mort entrelacées |
01
déc
2014
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Vie et mort entrelacées. Deuxième jour

Il est là, à côté de son lit, installé sur un fauteuil, les deux mains appuyées sur la tablette qui supporte le téléphone, la liste des êtres chers qu’ils pourraient appeler, en un moment de lucidité, qui sait ! Sur son index droit, un dé de lumière dont il veut se débarrasser.

Je regarde sa couche : deux lanières pour ses pieds, deux pour ses mains, de la couleur de ses draps pour les rendre plus discrètes. La nuit, dit l’infirmière, il est très agité ! Il veut partir. Partir, être ailleurs, dans un lieu où il se sentirait enfin en forme, bien dans sa peau. Partir de partout vers partout, partir de la clinique, quitter le fauteuil pour aller au lit, quitter le lit pour le fauteuil ; partir pour retrouver un autre corps- le sien est si mal en point- retrouver un autre esprit, le sien est si troublé, si anxieux!

« Ah c’est toi, » dit-il en ouvrant paisiblement ses yeux, l’espace de quelques secondes…Regard étrange, déjà d’un autre monde. Ses paupières se referment sur sa nuit, sa mystérieuse nuit.

Encore une lueur : « Tu viendras à la montagne le week-end prochain, n’est-ce pas ? « Bien sûr , on allumera un grand feu de cheminée ! »- Oui, c’est bien ! » Il sombre à nouveau. Ses lèvres bougent, essaient d’articuler des mots : aucun son, aucune parole ; seulement le mouvement des lèvres. Il n’a pas réussi. Son visage, reflet de cet échec : sourcils qui se froncent, rides qui se creusent, pli amer de sa bouche…

Il soutient sa tête entre ses mains blanches et froides, sans rien dire comme pour la préserver, comme pour me dire : « c’est lourd une tête de malade. Si tu savais ! » On se sent inutile, démunie. J’ai honte d’être en forme. Presque une trahison. J’essaie d’imaginer sa solitude, cet abîme entre lui et le monde des bien portants. Pourquoi ? Mais pourquoi ? Révolte, envie de crier, de maudire même. Lui, si tendre, si préoccupé du bonheur des plus démunis…lui qui s’est battu toute sa vie pour les autres. Le voilà pris au piège à son tour. Il se démène, veut sortir de l’impasse, tire sur les cordons qui le relient à des machines : rythme de son cœur déréglé, battements irréguliers de son pouls, tension capricieuse qui monte et qui descend.

Se débarrasser de son corps de douleur. Il ouvre les yeux.. Ce regard !…un doux reproche : « pourquoi ? Fais quelque chose ! » Il fait chaud dans la pièce ; J’ai froid. Je lui parle doucement, tendrement, respectueusement ; « tous ceux et celles qui t’aiment sont près de toi, avec toi, jour et nuit. Tu n’es pas abandonné »…Caresser ses mains, son bras bleui par les nombreuses perfusions, son visage si beau, sa chevelure de neige. Un baiser sur son front…L’a-t-il senti ? On ne sait pas ; on n’est sûr de rien. On espère un signe qui ne vient pas. Seul l’écran indique un pouls plus rapide. Coïncidence ?

« A demain. Je reviendrai tous les jours, tes autres amis aussi…Tu restes avec nous nuit et jour.

Il n’a pas bougé ; ses paupières sont restées collées ; sa main a saisi le drap, l’a trituré entre les doigts, est remonté vers les tuyaux d’oxygène qui lui blessent les narines.

Je repars sans mot dire, en silence. Je me retourne pour le regarder encore. Il n’a pas bougé. J’entre dans le sas; je jette tablier bleu et chaussons blancs dans la poubelle. La semaine dernière il m’avait fait au revoir plusieurs fois avec sa main au doigt lumineux comme une luciole.

.Je retardai la sortie. Je suis partie enfin seule, lentement, vers le monde des vivants. Le prendre avec moi, l’amener loin, loin, dans un pays de rêve, marcher, marcher, main dans la main sur une terre où couleraient le lait et le miel comme dit la Bible, une terre qui ignorerait la souffrance …
A demain mon amour !

Ecrit par dans : Vie et Mort entrelacées |
30
nov
2014
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Vie et mort entrelacées. Troisième jour.

Toulouse est dans la rue. Des milliers de gens défilent avec des banderoles, des cartons accrochés en haut d’un simple bâton. Un plasticien est juché sur un vieux vélo ; il pédale avec rage, coincé avec son engin dans un caddy volé je ne sais où et poussé par ses copains.

Des inscriptions partout : sur les murs, sur les colonnes, sur les visages, sur le dos des manifestants :

Travailler plus
Dépenser plus…
Pour penser moins !
Ou encore :
Cass’toi p’tit con !
Yes, we can !

Une marée humaine se déverse sur les boulevards. Elle fera le tour de la ville. Je fends la foule pour retrouver mes copains.. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

J’entends de plus en plus clairement les rythmes endiablés de « Samba Résille ». Ils sont encore plus nombreux qu’il y a quinze ans. Discipline parfaite. Beaucoup de jeunes qui obéissent aux indications du chef, à ses coups de sifflet, aux avertissements de son tambour !. Ils avancent en dansant dans la rue, au rythme de leurs percussions. C’est vivant ! C’est beau ! C’est déterminé ! Rythme de la vie, preuve que l’espoir demeure, qu’il faut continuer, qu’on gagnera un jour malgré la force de ceux qui ont l’argent et le pouvoir !

J’ai marché avec eux un bon moment…Une boule dans la gorge depuis que je l’ai vu livide sur son lit d’hôpital, lui, le militant, lui qui aimait tant Samba Résille. Je revis d’un coup les marches de protestations la nuit, à la lueur des torches à travers le centre ville. Occupation du Métro avec AC , « transports gratuits pour les chômeurs » scandaient les centaines de « va-nu-pieds » que nous étions !

Samba Résille toujours là ! Samba Résille qui faisait descendre des centaines de gens de leurs fenêtres haut perchées, dans la rue !

La boule dans la gorge s’est brisée. Il y a bien longtemps que je ne pouvais pleurer. J’ai laissé couler mes larmes, sans honte aucune. Ca m’a libérée.

« T’en fais pas. T’as pas lutté en vain ! Le combat continue pendant que tu peines à respirer au fond
de ton lit d’hôpital. »

Ecrit par dans : Vie et Mort entrelacées |
29
nov
2014
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Vie et mort entrelacés. Quatrième jour.

Aura-t-il des éclairs de lucidité ? Son esprit restera-t-il embrumé ? Il m’accueille avec un grand sourire. « Tu es là ? Je suis content. Embrasse-moi fort…Ecoute, j’ai un plan. Tu veux m’aider ? »-« Oui si je peux ! »

« Prends le téléphone. Prends la voiture voiture. Gare-la devant l’entrée principale. Viens me chercher. Je veux rentrer chez moi. »

Il soulève la tête de son oreiller, s’assied, essaie de mettre les pieds à terre.

« aide-moi ! A deux, on y arrivera ! »

-« Ce n’est pas possible, lui dis-je avec douceur. Tu es en dialyse ! »-« Ah ! c’est vrai. » Il voit approcher une infirmière ; il ramène vite le drap sur son corps. A-t-il peur ?

Je vois les liens qui pendent de chaque côté du lit au niveau des pieds. « Il était agité la nuit dernière » me dit toujours l’infirmière. Aujourd’hui, j’ai remarqué un gros hématome sur sa cheville gauche. Combien de fois a-t-il essayé de se libérer ? Etre attaché comme un malfaiteur. Je n’ose imaginer sa douleur ! Lui qui a travaillé avec les prisonniers, qui a demandé la liberté pour les opprimés, la dignité pour les méprisés…Comment est-ce possible qu’il connaisse des nuits enchaîné ? Révolte, douleur, colère. Quelle injustice !
Je le vois épuisé ; « Dors ; je suis là près de toi. Je ne t’abandonne pas. »
-« Tu as raison ! »

Il a voulu que je lui tienne la main ; je le regarde. Je ne l’ai jamais contemplé avec une telle intensité. Graver son visage dans mon cœur, inscrire ses derniers mots dans ma mémoire, des mots seulement pour nous deux. Les dévoiler serait le trahir. Une partie de lui pour moi seule et qui vivra toujours, toujours, avec moi, en moi, jusqu’à mon dernier souffle. Tu partiras peut-être mon amour, mais tu resteras pour l’éternité près de moi. Personne ne t’arrachera à moi. Désormais nous serons un, toi et moi. J’écrirai, je parlerai, je chanterai, je marcherai, je pleurerai, je rirai. Mais non ! Nous écrirons, nous parlerons, nous chanterons, nous marcherons, nous pleurerons, nous rirons tous les deux !

T’en fais pas ; tu ne mourras pas vraiment, même si ton cœur et tes poumons commencent à te lâcher, les misérables !

Je rentre chez moi. Affalée dans mon fauteuil, j’écoute « les Impromptus de Schubert ». La vie, la mort, inextricables, inséparables et si ordinaires.

S’y préparer ? Comment ? Je n’ai pas encore saisi comment concilier ces deux mystères, comment les vivre dans la paix. Cette boule dans la gorge, le regard hagard de celui qui se sait au bout du rouleau. Saisir ses instants de calme, la beauté de son sourire, le calme de son sommeil…

Ecrit par dans : Vie et Mort entrelacées |
28
nov
2014
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Vie et mort entrelacées. Cinquième jour

Inutile d’insister. Je ne pourrai dormir avant quelques heures. Je dois d’abord coucher sur le papier ce moment passé auprès de toi. Tu semblais dormir d’un sommeil peuplé de cauchemars, soubresauts de ton corps décharné, comme dévoré de l’intérieur par une bête mystérieuse qui accomplit sournoisement son travail de destruction depuis plusieurs années. Gémissements : « j’ai mal partout » Et de nouveau le silence.

« Je suis là près de toi. » Je caresse ses mains autrefois calleuses, maintenant sèches et crevassées, marquées de petites plaies cicatrisées mais encore rouges et qui saignent au moindre frottement.
« Tu me reconnais ? »-« Bien sûr ! » Il dit mon nom, se rendort.

Une nouvelle douleur le réveille : « Ecoute ! Va chercher mon sac, mon pantalon, mon tee-shirt, mon pull.. Et on rentre à la maison ! Fais vite. J’en ai marre d’être seul ! Avant on mangeait tous autour d’une table. Maintenant je suis seul, abandonné. On me donne à manger avec un entonnoir ! »-

« Un entonnoir ? » dis-je, étonnée ?

-« Enfin, façon de parler pour dire qu’on me force à manger. On va discuter tous les deux… Regarde, je n’ai qu’un sleep en plastique et cette drôle de chemise. Je ne peux pas sortir accoutré comme çà ! »

Un aide-soignant passe. On l’entend souvent de loin rire et faire des blagues. On ne lui a donc jamais dit qu’il est en compagnie de gens meurtris, qu’il devrait être plus discret ? Ne sait-il pas qu’ils comprennent, même si leurs lèvres n’ont plus la force d’exprimer leurs sentiments ? Il l’interpelle :

« Dis donc viens ici ! Je dois te parler ! »

-« Je vous dis « vous ». Alors faites pareil s’il vous plaît Qu’est-ce que vous voulez ? Etre sur le fauteuil ? Etre dans votre lit ? On fera ce que vous voulez »

Je regarde la scène, ulcérée. Ce qu’il veut ? Mais monsieur, n’avez-vous pas compris qu’il n’est bien nulle part, qu’il veut être ailleurs, n’importe où mais ailleurs, qu’il ne se supporte plus, qu’il en a marre d’avoir mal ?

« Je crois que je suis altzeimer…Oui je suis fou ! T’as vu comme il me traite ? »

Et le mec en blanc continue. Il s’adresse à moi : « C’est incroyable ; le matin il est normal ; pas de problème. Mais à partir de 18hs, il est excité. Il ne tient plus en place. C’est pénible »

« Oui et tu m’attaches ! Regarde les liens ! Je ne mens pas ! Tu t’imagines ! ils m’attachent ! »

-« on est bien obligés. Si vous tombez vous pouvez vous faire très mal ! ! Tous les jours la même comédie ! »

Cet homme ne comprend rien.

J’ose suggérer : « c’est sans doute l’angoisse de la nuit qui arrive ! »

« Et bien, allumons ! Le problème est réglé ! » Et il part, satisfait de lui-même vers un malade plus facile à soigner. !

Je suis profondément choquée. Du fond de son lit, son regard me supplie. Ne pas pleurer ! le regarder paisiblement, l’écouter :

« T’as vu comme on me traite ? Qu’on vienne me chercher et vite ! »
L’angoisse le submerge : « Je crois que je suis fou ! Je mélange les mots ! » Et ce geste de détresse qui fait si mal à voir : il prend sa tête, la serre entre ses mains, reste un moment sans rien dire dans cette posture-
« oui ! je confonds tout, j’oublie tout. Ma pauvre tête ! Quand j’étais chez moi, je téléphonais à ma mère tous les jours. Ici, où est le téléphone ? Elle est peut-être morte et je n’en sais rien ! »
Arrive l’infirmière algérienne avec le repas. Il est 18h30. Rachida est douce. Il l’aime bien. Elle le calme. Il finit par accepter la serviette. Elle explique le pourquoi de tous ses gestes. Il finit par dire oui.

« La soupe manque de sel et de poivre ! »-

« Je vais en chercher ! » Rachida devine ce qu’il désire : tenir le verre lui-même pour boire sans aide. Elle demande s’il préfère commencer par la compote ou par le fromage frais. C’est lui qui décide. Petits gestes, expressions du respect du malade. Peu à peu, il se calme, retrouve un peu de sérénité. On parle d’une jeune algérienne, sa protégée. Il est content qu’elle soit enfin pour quelques jours près de sa mère en Algérie, après huit ans d’absence. Il l’a aidée pour ses dossiers. Elle a enfin « ses papiers ! »
« Veux-tu la revoir ? On la présentera à Rachida ! »-

« Quelle question ! mais bien sûr que je veux ! »

Il sera bientôt 19hs. Je les laisse tous les deux. Ils font au revoir de la main jusqu’à ce que je m’engouffre dans le sas pour y abandonner le tablier bleu qu’il trouve affreux, et les chaussures en papiers.
Ce couloir de clinique interminable… Au bout, trois femmes au visage triste. Elles se racontent leur douleur.
Je sors dans la nuit, le cœur gros. Le bus me cueille . Je médite en roulant dans les rues éclairées, dans cette nuit qui enveloppe le malade dans un halo d’angoisse.

Soleil, reviens vite et chasse les ténèbres….

 

Ecrit par dans : Vie et Mort entrelacées |
27
nov
2014
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Vie et mort entrelacées. Sixième jour.

Je sonne. Une infirmière vient ouvrir : « il est très fatigué aujourd’hui. Cette nuit ; il est tombé du lit. Il a un gros hématome dans le dos. »

Je rentre ; j’approche, anxieuse : « Je suis là ! Bonjour ! » Il ouvre les yeux, sourit, dit mon nom. Ses deux mains attachées ; la peau violette de ces deux bras torturés par les aiguilles de la dialyse et autres perfusions, le goutte à goutte qui vient retarder le lent déroulement des dernières pages de la vie qui s’en va ; les tuyaux d’oxygène qui blessent l’intérieur de ses narines. Il voudrait s’en débarrasser. Comment faire avec ces liens qui maintiennent ses deux bras prisonniers ? Dans un effort désespéré, il soulève sa tête, tente de l’approcher de sa main entravée. J’essaie de redresser les tuyaux, de caresser les ailes de son nez pour diminuer la démangeaison.

« Je suis dans des pensées profondes. Je crois que mon projet va marcher… »
Il retombe dans son demi-sommeil, ouvre les yeux à nouveau, regarde partout. « Où est mon livre rouge ? » « Quel livre ? Tu en connais le titre ? »-« oui : l’Epée dans le fourreau ! »- Ah! C’est sans doute un roman policier ! » Il sourit et repart dans son monde.
La machine sonne…l’infirmier arrive, remet des tuyaux en place. Il est aimable aujourd’hui : « je vais baisser le lit- dit-il pour que vous puissiez le voir plus commodément ! » Je remercie.

Rachida l’infirmière passe, toujours aussi chaleureuse. « Ce matin, le téléphone a sonné. Il n’a pu répondre. Il nous a fait peur ! Il a eu un malaise. Il était dans son fauteuil. On l’a remis au lit. Il est revenu à lui. Ca a l’air d’aller mieux ! »

Je contemple son corps décharné. Tous ses muscles, même les plus petits se sont donnés le mot : ceux des jambes, des cuisses, des bras, du visage, tous tressaillent sans arrêt comme pour dire : « il est vivant ! il bouge ! » Jusqu’à quand ce calvaire? Tant de douleurs, si longtemps, pourquoi ?

Ecrit par dans : Vie et Mort entrelacées |
19
oct
2014
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los fileteados argentinos. Tags argentins

En Argentine, l’humour est roi. Voici quelques-unes des inscriptions qui ornent très souvent les camions ou bus de ce pays. J’essaierai de traduire au plus près du texte…Rire est un bon moyen de conserver la santé physique et mentale…

Lo mejor que hizo mi vieja
Es ese pibe que maneja.

Ce que ma mère a fait de mieux c’est ce gosse qui conduit

No llevo cargas grandes, chicas si !

Je ne porte pas de lourdes charges, des « petites oui. (mais « chicas » veut aussi dire « filles »…

Si su hija sufre y llora, es por este pibe que maneja.

Si ta fille souffre et pleure, c’est à cause de ce gars qui conduit.

Si no tenes bosina, tocame el pito.

Si tu n’as pas de klaxon, touche moi le « sifflet »…(vous devinez de quoi il s’agit en argot argentin)

Del llavero que tengo, la unica que me falta, es él de tu corazon.

De toutes les clés que j’ai, il me manque seulement celle de ton cœur.

Los chicos son como las olas. Vienen, rompen y se van.

Les garçons, c’est comme les vagues. Ils arrivent, ils se « cassent et ils s’en vont.

Si los cuernos fueran flores, mi barrio seria un jardin.

Si les « cornes » étaient des fleurs, mon quartier serait un jardin.

Es mejor poner un pie en el freno que los dos en el cajon.

Il vaut mieux mettre un pied sur le frein plutôt que les deux dans un cercueil.

Las mujeres son como el colectivo ; no hay que correrlas ; vuelven a pasar.

Les filles sont comme les bus ; il ne faut pas courir après…elles passent et repassent…

Si quieres viajar mejor, corrase al interior.

Si tu veux voyager plus agréablement, viens me rejoindre à l’intérieur (du véhicule !)

No me gustan las mentiras, pero vivo del boleto.

Je n’aime pas les mensonges, mais je vis grâce au « billet » (chose qui n’est pas vrai en argot)

Con esta chata y mis nenas, a mi no me hablen de penas !

Avec cette « chata » et mes enfants, ne me parlez pas de peines.

Ecrit par dans : Humour |
25
sept
2014
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Lettre à ma soeur « libanaise »

Bonjour « Martta » comme disait papa. J’ai calculé que tu vis au Liban depuis cinquante quatre ans. Dans ta jeunesse, tu étais étudiante à Toulouse et la Ville Rose t’a permis de rencontrer un beau Libanais dont tu es tombée amoureuse. Vous avez eu trois jolies filles. Vous avez connu une dizaine d’années de paix à Beyrouth. Puis les puissants se sont acharnés sur le pays du Cèdre, tantôt l’un tantôt l’autre, occupant, bombardant, mitraillant, assassinant, détruisant… Vous avez connu et connaissez encore les attentats, particulièrement ceux qui visent les poètes, les écrivains, les intellectuels, autrement dit ceux qui présentent le danger d’éclairer le peuple sur les vraies causes de cette folie meurtrière. (Je salue au passage la mémoire de Samir Kasir dont j’ai pu admirer la belle statue dans votre ville).
Ils ont essayé leurs armes chez vous. C’est à Beyrouth qu’ils ont expérimenté ces bombes que l’on utilise partout pour détruire les immeubles sans dégâts collatéraux …Encore aujourd’hui des voitures piégées explosent chez vous en pleine rue, tuant des dizaines de passants innocents; mais qu’importe, puisque la personnalité visée a succombé dans sa belle bagnole pourtant bien protégée.
« Liban nation martyre » comme le titre du livre du journaliste Robert Fisc. Ca dure depuis plus de quarante ans, avec des périodes d’accalmie. Et la guerre menace à nouveau, puis éclate. Il faut diviser pour régner, pour vendre les armes, pour le profit de puissances souvent étrangères. On dirait que tous les conflits régionaux se donnent un jour ou l’autre rendez-vous dans votre pays. Vous avez actuellement deux millions de réfugiés syriens dans vos rues. Mais pourquoi ? Pourquoi toutes ces horreurs ?
Et tu es encore là avec ta famille, avec tes trois petits enfants qui chérissent tant leur « amatxi ».
On se voit et on se parle presque tous les jours sur skype. Je ne t’ai jamais vue désespérée, ni triste. Tu racontes ce que vous vivez, parfois la colère te saisit, mais, dans une pirouette, tu changes de sujet, tu ris, tu racontes des blagues. Quand je te demande si tu as peur, tu réponds : « Faut vivre au jour le jour » et cette phrase qui revient toujours et qui me fait mal : « On ne sait pas ! On verra bien ! »
Alors tu te réfugies dans tes livres ; tu écris toujours. Je suis si fière de penser que plusieurs pays arabes ont choisi tes bouquins pour l’enseignement du français aux petits, aux adolescents, aux jeunes de leurs écoles, collèges et lycées.
Souvent tu reçois des enseignants de tous pays qui viennent te voir pour mieux comprendre tes livres, la pédagogie utilisée. Ou alors on t’invite dans les pays du Maghreb qui ont choisi ta méthode d’enseignement. Tu sais parler simplement de choses compliquées ; c’est vrai, des Libanais me l’ont dit ! Si aita et ama vivaient encore, tous les Basques sauraient qu’ils ont une fille qui écrit des livres !
Depuis quelques jours, je m’inquiète un peu plus. Si les « Dahesh » te demandent ta nationalité, tu répondras : « je suis Basque …rien que Basque, de père en fils. » Compris ?
Si la situation devient trop menaçante, de grâce, venez tous et toutes à Toulouse. On s’arrangera avec votre fille toulousaine et sa famille pour que vous ne souffriez pas trop de l’exil. On vous gâtera de notre mieux, en attendant que vous puissiez retourner dans votre cher pays, hors duquel je sais que vous ne pouvez pas vivre heureux longtemps.
Voilà ma chère Martta. Je t’aime de tout mon cœur petite sœur. A la prochaine sur skype.
Musu bero bat zuretzat et zure familiarentzat.
Ta grande sœur .Gaby

Toulouse le 25 septembre 2014

Ecrit par dans : Correspondance |
26
août
2014
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Aventures sévillanes

Aventures sévillanes

Nous débarquâmes quatre en arrivant à Séville. Après une heure et demie d’avion sur easyjet (ou quelque chose comme ça), nous prenons un car qui nous mène à la grande gare Atocha (SNCF), à Madrid. Puis nous changeons de bus pour aller a la « estacion Sur » où nous attend un engin de Socibus pour six heures de voyage de nuit : destination Séville. On soupe sur place puis on démarre à 22hs. Arrivée à Séville, notre destination finale, à quatre heures du matin. Affalées sur des bancs, nous attendons le moment de démarrer vers l’appartement loué en plein centre ville ; la propriétaire nous a promis d’être là vers 9H ;Jusque- là tout se passe bien. Propriétaire très aimable ; appartement gai et propre. Que demander de mieux ? Les « costaudes » projettent leurs promenades immédiates en ville ; elles sont incroyables ! Personnellement, je dors du sommeil du juste toute la matinée. Après le repas, je me dis : « je ne suis pas venue ici pour dormir. Je vais sortir. » J’ai senti, il est vrai, une certaine inquiétude chez mes copines. Je remarque surtout Joëlle un peu stressée : « cette vieille se débrouillera-t-elle toute seule ?» Les copines hésitent. Joëlle décide même de m’accompagner un bon bout de chemin. Je veux voir la « giralda ! » On prend un café ensemble dans un grand bar de la rue principale. Elle me laisse. Je vais faire un tour dans un parc magnifique ; un couple de dames m’accostent : « Mais vous êtes Gaby ? ». Surprise : C’est la nouvelle copine de celui qui faillit devenir mon neveu. Je vais vers la cathédrale. Une queue de 50 personnes qui attendent leur billet en plein soleil, J’en aurai bien pour ¾ d’heure ; Ca me décourage un peu. Mais, peu à peu, insidieusement, un drôle de trouble envahit mon âme… « au fait, quel est le nom de la rue où nous logeons ? Je sais qu’il a un « o » dedans (c’est un peu court) ; je ne sais pourquoi, j’ai le nom de la rue Conde en tête. Le numéro ? C’est le 62 : de ça je suis sûre et certaine. La Giralda ne m’intéresse plus du tout, du tout ; faut que je retrouve l’appartement avant la nuit. Je hèle un taxi. Je regarde la carte, très peu détaillée il est vrai et je repère : une rue qui s’appelle Conde. Le chauffeur stoppe. Je me trouve devant une rue étroite, comme toutes les petites rues de cette merveilleuse cité- labyrinthe, complètement bouchée sur une hauteur de 6 à 7 mètres par des échafaudages impressionnants. Je paie le taxi sans rien dire et je me mets à tourner en rond comme une toupie :sud, nord, est, ouest. Aucun 62 ne correspond. Je ne reconnais rien. Je me sens comme un brin de paille égaré dans un champ. J’aborde un jeune couple. Ils font ce qu’ils peuvent, mais on est toujours dans le noir. J’ai laissé mon portable dans mon appartement. Je crois qu’ici il ne marchera pas. (De fait ça aurait marché avec les sms…)
Une seule démarche possible : appeler la police à l’aide ! Ce serait bien la première fois de ma vie ! Un cafetier compose le 112 ; « Soyez tranquilles ! ils arrivent ! » Je pensais : « quand je leur dirai mon nom ETCHEBARNE, ils vont penser : peut-être un agent de l’ETA ! Ils arrivent, en civil, en voiture : un homme d’une cinquantaine, d’années, un autre de trente cinq à quarante ans…Très aimables. Ils me présentent la carte de l’ayuntamiento (municipalité) : questionnaire :nom, prénom, ville d’où je viens, comment, quand, avec qui ; noms de mes compagnes de voyage : alors là, c’est la meilleure :je connais Joëlle Thibault…et les deux autres ?:l’une s’appelle Tinu et l’autre c’est Ati…Ils me regardent d’un drôle d’air. Je suis sûre qu’ils commencent à me considérer comme une altzeimer. Comment leur prouver que je suis normale…enfin à peu près quoi ! car il faut le faire, partir sans inscrire l’adresse dans sa tête ! Je me remémore le stage « mémoire » :se rappeler des images entrevues quelques secondes ; répéter des mots trois minutes après les avoir entendus…j’y aurai sûrement droit ! »
Lieu , date de naissance; le comble, c’est que j’ai seulement une photocopie plutôt mauvaise de mon passeport, l’original se trouvant au 62 rue X… et je pense : « Vierge noire de Séville, Carmen, Velazquez , Bartolome de las Casas toi qui a défendu les Indiens, Pizarro (non, toi non ; je préfère rester perdue) Antonio Machado, ayez pitié de moi ! »
Je me souviens qu’avant la rue il y a une petite place avec un contener poubelle ; mais quelles sont les rues de Séville qui n’ont pas une petite place avec une poubelle ? Couleur des murs de l’appartement…Je n’en sais rien…Ah oui :y’ a deux balcons avec des grilles en fer ! Quelle trouvaille ! Ils en ont tous des balcons à grilles ! On tourne, on vire ; on va de Conde à Giralda,(pour le moment c’est moi la giralda « la girouette »), on va de la cathédrale vers la grande avenue où j’ai pris un café avec Joëlle, face à un bâtiment particulièrement beau (celui-là, je ne l’oublierai jamais)
« Combien de temps avez-vous mis pour venir de l’appartement à ce café ? »-« plus ou moins dix minutes ». Vous veniez de gauche, de droite ? ». Je me sens mal dans ma peau. Mon seul espoir, c’est que les filles appellent la police : « on a perdu la vieille…Si vous la voyez…79 ans… » mais c’est encore trop tôt !
Coup de fil, un troisième flic va arriver en vélo ; il parle français : « bonjour Madame ; vous êtes perdue ? » Deuxième coup de fil. Une femme héberge quatre Françaises…Ouf ! Nous y allons. Mais ce n° 12 ne me dit rien qui vaille…Une jeune femme ouvre la porte, me regarde : » non, elle ne fait pas partie du groupe ». On est tous désappointés. Je sens que les flics en ont marre. On tourne déjà depuis 3 heures. Ils se précipitent sur leur portable aussitôt qu’il sonne. Je pense : « cette fois c’est elles ; mais non ! ». Le plus jeune des flics me dit : « il doit y avoir des vols directs de Séville à Toulouse ! » Je me dis : « le compte est bon. Je dormirai à Toulouse ce soir… » J’ajoute : « Mais vous verrez ! elles finiront par appeler ! » Ils n’y croient plus… et pour le moment, c’est le silence.

Je suis à peu près sûre qu’ils pensent : elle a perdu la tête celle-là ! » On arrive près d’un parc. Garée sur le trottoir une espèce de voiture camionnette sans fenêtre, complètement fermée, de toutes les couleurs avec l’inscription « ayuntamiento ». Deux employés : Un homme et une femme/… « Ils vous trouveront un logement » me dit le jeune flic, complètement désabusé. La fille me dit : « vous êtes bien Gabriela Francisca Etchebarne (il y a bien longtemps que je n’avais pas entendu le prénom de mon grand- père François » Bon, à dire vrai, j’ai du souci pour les trois copines, mais je suis sûre qu’elles appelleront. Elle ne peuvent faire autrement Je m’apprête à monter dans ce véhicule espèce de prison pour gens dérangés, peints de toutes les couleurs, sans doute pour décider le patient à monter sans peur ! D’ailleurs, si je refuse, que puis-je faire une contre quatre ?

Soudain, coup de téléphone ! Le policier le plus âgé se précipite dans la bagnole. Il me dit ; « le 62 c’est bon ; mais la rue, rien à voir : c’est la rue SOL. Vous vous rendez compte ! j’habitais la rue du soleil et j’avais inventé le nom d’un noble :le comte, el Conde. Ce que j’oublie de vous préciser c’est qu’il y en a douze, des rues Conde dans Séville, dont une avec un ajout en basque « ibarra »= la trompette, la trompette du chant populaire basque qui invite les gens à se rassembler pour combattre : »Jeiki jeiki etxekoak, argia da zabala… » Levez-vous gens de la maison. Le jour est levé !.. »
L’ambulance prison coloré repartit avec ses deux gardiens qui faisaient de leur mieux pour me rassurer.
Je suis montée une énième fois dans la voiture des flics . je veux leur payer un pot. Ils ont passé près de six heures en ma compagnie ! Ma proposition les révolte presque : « Nous n’avons fait que notre devoir »
Sous la fenêtre du 62, le soleil brille en pleine nuit. Je pousse un cri. Trois têtes angoissées surgissent sur le balcon. Elles contemplent le trio qui a stoppé dans la rue. Je serre la main à mes compagnons de route. La municipalité de Séville a quand même des flics sympas ! Je me confonds en excuse auprès de mes copines qui essaient de noyer leur angoisse dans du gros rouge qui tache…

Toulouse le samedi 14 mai 2011

Ecrit par dans : Humour |
04
août
2014
1

Gerezien denbora. » Le temps des cerises »

Village d’Itxassou, non loin de Bayonne. Juillet 2014. La scène était installée en plein air dans une prairie au vert lumineux dont la partie pentue supportait mille sièges aux couleurs vives!

Jusqu’au dernier moment, les organisateurs avaient hésité entre le repli dans une salle d’Hasparren, à l’abri des averses prévues par une météo capricieuse et le maintien du spectacle dans ce cadre idyllique… Bravant la menace, les gens occupèrent les lieux, prêts à recevoir une ondée…ce qui arriva plusieurs fois durant trois heures. Cela faisait rire les spectateurs, absorbés par la beauté de la poésie et le jeu des acteurs; les parapluies s’ouvraient brusquement, pour se refermer aussitôt jusqu’à la prochaine averse sous un ciel toujours menaçant, au dessus de leur tête.
On nous avait annoncé depuis longtemps une « pastorale urbaine », post-industrielle,autrement dit l’évocation de faits historiques ayant la ville comme cadre.

Il s’agissait cette fois des événements survenus dans le passé au sein de l’usine des « Forges de l’Adour », dans le port du Boucau. Le premier haut-fourneau de la nouvelle usine métallurgique fut allumé le 25 mai 1883, et l’usine supporta bien des crises, à travers grèves et licenciements, jusqu’en 1965, date de sa fermeture définitive. Elle est à présent réduite à un tas de ferraille rouillée sur les berges du fleuve du même nom. Lors de la première représentation, prévue sur le site de l’ancienne fabrique, acteurs et spectateurs avaient dû se résigner à se mettre à l’abri d’une salle bayonnaise, les génies malfaisants ayant ordonné aux cieux de déverser ses flots, tellement ils avaient honte que l’on rappelle la mémoire de ce lieu où tant d’ouvriers (on en compta plus de 2.000 en 1920!) avaient protesté à plusieurs reprises par des grèves sévèrement réprimées par la maréchaussée. Mais ils n’allaient pas nous avoir une seconde fois à Itxassou quand même!

Savez-vous ce qu’est une pastorale? Au Pays Basque, dans la province appelée « La Soule’ », tous les ans, un village décide de créer et de jouer une pièce de théâtre d’un genre spécial…un peu comme les mystères du Moyen-Age, évoquant généralement un personnage célèbre ayant vécu et travaillé au pays. Cette année, la Soule nous a régalé avec l’histoire des bohémiens qui vivaient en grand nombre chez nous, parcourant les villages du nord au sud et de l’est à l’ouest, offrant quelques services, quémandant dans chaque maison, chapardant quelquefois des fruits ou un poulet vagabond. « Petti Buhamia » évoque ces temps que j’ai bien connus dans mon enfance et ma jeunesse..
Mais revenons au « Temps des Cerises ».
Au dessus de la scène sont installés les musiciens avec toutes sortes d’instruments (électro-acoustiques, percussions jazz ou contemporaines et d’autres).Car la musique et le chant sont parties intégrantes de toute pastorale.

Le texte- une longue poésie comme toujours- était de notre poétesse souletine Itxaro Borda. Les acteurs l’ont présenté en avançant ou en reculant d’un pas cadencé, alors que leur bâton (orné d’un ruban bleu pour les bons et d’un ruban rouge pour les méchants) résonnait comme toujours sur le plancher en bois de la scène. Dans une pastorale, tout est chanté (sur deux notes) ou dansé( et je vous laisse imaginer la beauté de ces danses traditionnelles ou transformées en de nouvelles créations).Comme le dit si bien Junes Casenave-Harigile: « dans la pastorale, les acteurs ne parlent pas et ne marchent pas. Tout au long du spectacle, ils chantent pour parler et ils dansent pour marcher. »(Xiberoko antzertia edo pastorala/ Eskaltzaindia 2011)

Les personnages traditionnels de la pastorale étaient présents dans le déroulement des scènes: les bons (en bleu), les méchants(en rouge), les anges, les satans, le curé, les bergers, l’âne batée à l’ancienne, le troupeau de brebis aux mouvements régulés par le chien labri, le pantin du diable secoué derrière la scène aux moments critiques des luttes et des protestations syndicales. Si vous aviez entendu les cris du public qui huaient les patrons maltraitant leurs salariés et les applaudissements accompagnant les petites victoires des ouvriers! On se serait cru dans une véritable manifestation de rue! Le pauvre curé qui défendait les chefs en a pris pour son grade!
Ce qui m’a le plus émue dans cette pastorale urbaine, c’est la naissance d’une forme nouvelle, qui loin de rayer la tradition s’en servait comme base pour créer du nouveau! Je n’aurais jamais cru qu’une pastorale nous parlerait de globalisation, de délocalisation vers des pays où la main d’oeuvre est nettement moins coûteuse, de paradis fiscaux et de tout ce qui hante notre monde contemporain en cette période de crise. C’est Aixi, une émigrée qui nous rappelle ces vérités dans le fameux « chant de la mort » qui clôture le spectacle.. Ecoutez plutôt:
« Baserrietako haurrak
Ontsa higatu ondoan,
Kampora nahi duzue
Pobre zergatzera joan. »

Après avoir bien profité des descendants de paysans,
vous envisagez désormais d’aller ailleurs
Exploiter les plus pauvres dans le monde. »

Qui a dit que les Basques ne voient le monde qu’à travers leurs coutumes et leurs habitudes d’antan? Ce n’était pas le cas à Itxassou cet été.
Avant de terminer, je veux rendre un hommage au metteur en scène, le chanteur Benat Achiary célèbre pour son « Errobiko festibala » qui a lieu chaque année dans ce même village, le week-end après le 14 juillet.
Le spectacle est en langue basque, mais chaque spectateur peut acheter pour quelques euros le texte traduit cette fois-ci en plusieurs langues: le Béarnais, le français et l’espagnol…(publication Eskandrai).

On murmure déjà que l’une des prochaines pastorales évoquera la vie du célèbre syndicaliste souletin Jean Pitrau qui défendit jusqu’à la mort les paysans des petites fermes de la montagne basque (cf aussi; le chapitre « Les fièvres politiques » page 127 et suivantes dans « Hitza hitz, paroles de Basques  » de Gaby Etchebarne. Editions Elkar.

 

Ecrit par dans : Théâtre et Histoire |

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